SHEILA VOULAIT MOURIR SEULE.
Curieusement, la douleur etait en train de s'atténuer. Elle se demandait pourquoi. Il n'y avait pas de lumière pourtant, pas d'instant de clarté fulgurante. La mort n'apportait aucun réconfort. Pas d'anges autour d'elle. Ni de chers disparus - elle a songé à sa grand mère qui l'avait choyée, qui l'appelait " trésor " - pour venir lui prendre la main.
Seule. Dans le noir.
Elle a ouvert les yeux. Rêvait-elle en ce moment même ? Difficile à dire. Elle avait eu des hallucinations, auparavant. La conscience allait et venait. Elle se souvenait d'avoir vu le visage de Carly et de l'avoir suppliée de partir. Etait-ce réel ? Probablement pas.
C'était probablement une illusion.
Quand la douleur devenait forte, vraiment trop forte, la frontière entre veille et sommeil, entre rêve et réalité, s'estompait. Elle ne résistait plus. C'était le seul moyen de survivre à la souffrance. On essaie de bloquer la douleur. Ca ne marche pas. Pour la suporter, on essaie de la fractionner. Ca ne marche pas non plus. A la fin, on trouve la seule issue possible : la raison.
On déconnecte sa raison.
Mais si on est conscient de ce qui se passe, est-on réellement déconnecté ?
Voilà de profondes interrogations philosophiques. Valables pour les vivants. Et au bout du compte, après tant de rêves et d'espoirs, après tant de dégâts et d'efforts de reconstruction, Sheila Rogers allait mourir jeune, dans de grandes souffrances, entre des mains étrangères.
Sans doute était-ce de bonne guerre.
Car maintenant, maintenant qu'elle sentait quelque chose se fendre, s'arracher et disparaître au fond d'elle même, il y avait effectivement une clarté. Terrifiante, inéluctable. Les oeillères étaient en train de tomber et, pour une fois, elle voyait clair.
Sheila Rogers voulait mourir seule.
Mais il était là, dans la pièce, avec elle. Elle en était certaine. Elle sentait sa main reposant doucement sur son front. Ca la glaçait. Et, tandis que la vie la quittait, ele formula une dernière prière :
- Je t'en prie. Va-t'en.